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Quand l’accès aux psychotropes devient une épreuve pour les patients

Entre cadre juridique obsolète, méfiance persistante autour des psychotropes et stigmatisation des troubles mentaux, le parcours de soins des patients psychiatriques reste fragilisé. Face au risque de rupture de traitement, pharmaciens et psychiatres plaident pour une collaboration renforcée afin de garantir une prise en charge plus humaine, continue et sécurisée.

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Pour un patient atteint de troubles psychiatriques, l’accès régulier au traitement ne devrait jamais être une épreuve supplémentaire. Pourtant, un patient stabilisé depuis des années, qui se présente à l’officine avec une ordonnance parfaitement conforme, peut aujourd’hui repartir sans son traitement. Non pas par manque de médicaments, mais par peur : peur du mésusage, peur du trafic, peur des poursuites.

En même temps, ce même patient porte déjà le poids de la maladie, du regard social et d’une stigmatisation persistante. Peut-il en plus supporter le soupçon permanent qui entoure ses traitements ?

C’est autour de cette question sensible, à la croisée du soin, du droit et de l’éthique, qu’a été organisée la table ronde «Psychotropes et parcours patient : quel rôle pour l’alliance pharmacien-psychiatre pour une meilleure prise en charge du malade», lors de l’Officine Expo 2026 (30 et 31 janvier dernier).

Un débat nourri par le terrain, qui a mis en lumière une réalité préoccupante : au Maroc, la prise en charge médicamenteuse des troubles psychiatriques reste fragilisée par un cadre juridique obsolète et une méfiance généralisée, aux conséquences parfois lourdes pour les patients comme pour les professionnels.

Des traitements vitaux prisonniers d’un cadre légal dépassé

Pour Dr Abderrahim Derraji, pharmacien et fondateur des sites medicament.ma et pharmacie.ma, le constat est sans appel. «Les psychotropes sont des traitements vitaux. Grâce à eux, un grand nombre de maladies psychiatriques sont devenues des maladies chroniques, stabilisées. Des patients vivent presque normalement, travaillent, ont une vie sociale. Mais paradoxalement, l’accès à ces médicaments reste extrêmement compliqué.»

En cause, un cadre juridique hérité du passé. «Les médicaments psychiatriques sont traités comme tous les autres médicaments. Ils relèvent des tableaux A, B ou C, selon qu’ils sont considérés comme toxiques, dangereux ou stupéfiants, et restent soumis au Dahir de 1922. Ce texte a certes été mis à jour pour intégrer les conventions internationales signées par le Maroc, mais il demeure profondément inadapté aux réalités cliniques et sociales actuelles.»

Une application stricte de la loi conduit, selon lui, à une impasse thérapeutique. «Si l’on applique la législation en vigueur à la lettre, il y a beaucoup de malades qui seraient privés de leur traitement. Et c’est précisément ce qui se passe aujourd’hui, de manière silencieuse.»

Dr Derraji a toutefois souligné l’existence de chantiers en cours. «L’administration travaille actuellement sur deux projets de texte : l’un visant à retirer les médicaments à usage humain du Dahir de 1922 pour revoir en profondeur le cadre légal, et un autre pour améliorer la dispensation des médicaments stupéfiants. Ces textes doivent permettre aux vrais malades d’avoir accès à leurs traitements tout en empêchant les trafiquants de se les procurer facilement.»

À l’officine, le pharmacien face à des dilemmes quotidiens

Sur le terrain, la dispensation des psychotropes expose les pharmaciens à des situations complexes. «Le pharmacien doit vérifier l’authenticité de l’ordonnance, sa conformité, la lisibilité, la durée du traitement, les posologies. Or, les faux existent, les ordonnances volées aussi. Certains faux cachets circulent.»

Cette réalité alimente une méfiance généralisée. «Pendant les gardes, les tentatives de fraude se multiplient. Résultat : certains pharmaciens, par peur, ne délivrent qu’aux patients qu’ils connaissent bien, voire décident de ne plus stocker certains psychotropes. Et là, il s’agit d’une décision lourde de conséquences, car quand un pharmacien ne stocke plus un médicament à cause de problèmes de mésusage ou de trafic, c’est une catastrophe pour le malade. Le vrai malade se retrouve pénalisé à cause de ce genre de comportements.»

Il a également évoqué des situations de comptoir particulièrement sensibles. «Il arrive qu’un patient stabilisé se retrouve avec une ordonnance non renouvelable. Avancer quelques comprimés peut être cliniquement indispensable pour éviter une rupture de traitement. Mais c’est illégal au Maroc. Le pharmacien se retrouve alors coincé entre la loi et l’intérêt du patient.»

Sécuriser la prescription pour éviter la rupture de soins

Pour Dr Derraji, la solution n’est ni dans le laxisme ni dans la suspicion systématique. «Notre problème est simple : nous devons être sûrs qu’il s’agit d’un vrai malade, avec une vraie ordonnance, une posologie correcte et une durée de traitement adaptée.»

D’où l’importance des outils numériques. «Avec une ordonnance sécurisée ou un dossier numérique patient, on peut vérifier l’historique de consommation, les quantités déjà délivrées, voir si le patient prend habituellement son traitement. Cela permet d’éviter les trafics et de rassurer le pharmacien. Sans ces garanties, et si on continue comme aujourd’hui, certains pharmaciens vont tout simplement arrêter de stocker ces médicaments. Et ce sont toujours les patients qui subiront les conséquences», a affirmé le pharmacien.

Il a également insisté sur la question des médicaments essentiels non disponibles. «Il existe des médicaments psychiatriques sans AMM (autorisation de mise sur le marché) au Maroc, pourtant indispensables et dont l’efficacité est démontrée ailleurs. Là aussi, un effort est nécessaire pour garantir leur disponibilité.»

La santé mentale, un enjeu encore sous-estimé

Pour Mehdi Paes, psychiatre à Rabat et ancien directeur de l’Hôpital psychiatrique Ar-Razi de Salé, cette table ronde s’inscrit dans un contexte plus large. «La santé mentale constitue aujourd’hui l’un des plus grands défis sanitaires mondiaux», a-t-il rappelé, soulignant que les troubles anxieux et dépressifs figurent désormais «parmi les principales causes d’incapacité de longue durée dans le monde».

Une réalité qui ne se limite pas à la souffrance individuelle, mais qui pèse lourdement sur les systèmes de santé et les économies. «Au-delà de la souffrance humaine, l’impact est aussi économique. À l’échelle mondiale, le coût direct et indirect de l’anxiété et de la dépression est estimé à environ 1.000 milliards de dollars par an», a précisé le spécialiste. Un chiffre qui explique pourquoi «l’Organisation mondiale de la santé, ainsi que de nombreux pays, dont le Maroc, ont fait de la promotion de la santé mentale une priorité de santé publique».

Pour autant, le Pr Paes se montre lucide sur l’écart entre les intentions et la réalité du terrain. «Malgré les efforts engagés, les investissements restent largement insuffisants au regard des besoins réels», a-t-il déploré, rappelant que la santé mentale ne peut être réduite à une problématique strictement médicale.«La promotion de la santé mentale ne concerne pas uniquement les professionnels de santé. Elle engage l’ensemble de la société : les institutions, les familles, l’école, le travail.»

Dans ce contexte, le Pr Paes a tenu à mettre en lumière le rôle stratégique du pharmacien dans le parcours de soins des patients sous psychotropes. «Le pharmacien ne se limite pas à délivrer un médicament. Il est souvent le professionnel de santé le plus accessible pour le patient, celui que l’on peut consulter sans rendez-vous, parfois plus facilement que le médecin.»

Un rôle qui, selon lui, est loin d’être secondaire. «Son accompagnement est fondamental. Il peut expliquer clairement la posologie, rappeler l’importance de la régularité du traitement, répondre aux interrogations du patient, surveiller les interactions médicamenteuses et informer sur les effets indésirables possibles.»

En psychiatrie, cette proximité revêt une importance particulière. «L’observance thérapeutique est un enjeu central. L’arrêt du traitement, sa prise irrégulière ou une mauvaise compréhension des prescriptions peuvent avoir des conséquences graves, tant sur l’état clinique du patient que sur son entourage.»

Une collaboration encore insuffisante entre psychiatres et pharmaciens

Malgré cette complémentarité évidente, le constat reste préoccupant. «Aujourd’hui, la collaboration entre psychiatres et pharmaciens au Maroc demeure très limitée», a reconnu le Pr Paes, évoquant «un cloisonnement institutionnel et culturel entre les professions, ainsi qu’un manque de formations et de cadres favorisant le travail interprofessionnel».

Une situation paradoxale, tant les bénéfices d’une alliance renforcée sont évidents. En effet, le spécialiste assure qu’une meilleure collaboration permettrait d’améliorer la sécurité des prescriptions, de renforcer l’observance thérapeutique, d’optimiser la disponibilité des médicaments psychotropes et de prévenir leur mésusage.

Mais au-delà des aspects techniques, cette alliance a aussi une portée sociale et humaine. «Elle peut contribuer à lutter contre la stigmatisation des patients souffrant de troubles mentaux, en envoyant un message clair : ces patients ont droit à des soins continus, sécurisés et respectueux, comme tous les autres.»

La question du regard porté sur la maladie mentale a occupé une place centrale dans l’intervention du Pr Paes. «Les patients souffrant de troubles psychiques sont souvent particulièrement vulnérables. Ils ont besoin, peut-être plus que d’autres, d’écoute, d’empathie et de respect», a-t-il insisté.

Il a rappelé que l’officine peut jouer un rôle déterminant dans la normalisation de la prise en charge. «La pharmacie ne doit pas être un lieu de suspicion ou de jugement. Elle doit être un lieu de soins, mais aussi un espace de dignité et d’humanité.»

Un message rejoint par Dr Abderrahim Derraji, qui a tenu à souligner l’expérience du terrain. «Les vrais malades ne posent généralement aucun problème. Quand on connaît le patient, son historique, son parcours, on délivre sans hésitation. Il faut tout faire pour rassurer les pharmaciens afin que les patients ne soient jamais privés de leurs médicaments.»
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