Menu
Search
Dimanche 18 Janvier 2026
S'abonner
close
Dimanche 18 Janvier 2026
Menu
Search

Surprotection parentale : quand l’amour entrave l’autonomisation des enfants

Vérifier le cartable chaque soir, contrôler les devoirs, le téléphone, les fréquentations, voire chaque moment de la vie de son enfant… Ces gestes traduisent un phénomène de plus en plus fréquent : la surprotection parentale. Elle naît du désir de voir son enfant grandir, réussir et surtout ne rien rater de sa vie, mais aussi de le protéger de tout danger, réel ou supposé. À l’ère des réseaux sociaux et de l’information instantanée, la crainte des parents s’en trouve accrue, compte tenu des menaces qu’ils recèlent parfois. Or, les spécialistes sont formels : protéger trop un enfant ne le met pas à l’abri ; au contraire, cela le rend vulnérable face aux situations qu’il devra pourtant affronter seul. L’enjeu est dès lors de trouver le bon dosage entre protéger et autonomiser.

No Image
Dans de nombreuses familles, la crainte de voir quelque chose de mal arriver aux enfants pousse les parents à vouloir les protéger à tout prix, au point de surveiller chaque geste et chaque décision. Sans s’en rendre compte, certains basculent dans une surprotection envahissante, qui pèse autant sur eux que sur leur progéniture.



C’est le cas de Samira, mère d’un garçon de 11 ans à Casablanca. Depuis la naissance de son enfant, son quotidien s’organise entièrement autour de lui, guidé par une seule préoccupation : veiller sur lui, anticiper les risques et le protéger coûte que coûte. « Je suis prête à tout pour préserver mon fils, non seulement des dangers comme la drogue ou les mauvaises fréquentations, mais aussi des choix ratés qu’il pourrait faire en étant encore très jeune », confie-t-elle. Samira reconnaît, en effet, qu’elle n’arrive pas toujours à se libérer de certains réflexes : vérifier le cartable de son fils chaque soir, l’accompagner à l’école même si elle se trouve à deux pas de chez elle, ou s’assurer auprès des enseignants de son niveau scolaire et de ses fréquentations. Pour elle, tout doit être maîtrisé, rien ne doit être laissé au hasard ! « C’est étouffant, oui, mais je n’y peux rien, car le monde est rempli de risques et d’imprévus, et c’est mon devoir de protéger mon enfant », explique-t-elle, la voix chargée d’émotion. Cette inquiétude constante touche aussi Youssef, père d’une adolescente de 16 ans. « Je m’inquiète sans cesse pour ma fille. J’ai besoin de savoir où elle est, avec qui elle se trouve et ce qu’elle fait exactement », confie-t-il. Pour se rassurer, il vérifie régulièrement ses cours, ses devoirs et son téléphone, et n’hésite pas à contacter l’école pour savoir si elle mange bien à la cantine ou si elle s’entend avec ses camarades. Conscient de son excès, Youssef, tout comme Samira, admet pourtant son incapacité à lâcher prise. « Parfois, je me rends compte que je la contrôle trop, mais j’ai peur qu’elle souffre dans cette vie pleine de dangers ». Selon lui, l’accès précoce aux réseaux sociaux et la circulation rapide de l’information n’ont fait qu’amplifier ce sentiment d’insécurité. Pour nos deux témoins, cette surprotection devient épuisante et les enferme dans une vigilance constante, avec une charge mentale de plus en plus lourde. Les enfants, quant à eux, finissent par ressentir cette pression et, en grandissant, refusent souvent cette situation, ce qui peut créer des tensions au sein de la famille. Pour mieux comprendre les mécanismes de cette surprotection parentale et son impact sur le développement psychologique des enfants, nous avons demandé l’avis de Mohammed Kahlaoui, psychiatre, psychologue et addictologue :
Le Matin : À quel moment la protection parentale vire-t-elle à la surprotection ?

Dr Mohammed Kahlaoui : La protection de l’enfant vise avant tout à assurer sa sécurité physique, émotionnelle et psychologique, tout en favorisant son développement et son bien-être. À ce titre, elle constitue une mission essentielle des parents, fondée sur l’amour, la responsabilité et le souci de préserver l’enfant des dangers réels. Cependant, cette protection peut devenir excessive lorsqu’elle est guidée principalement par la peur de l’adulte, au détriment de l’autonomie et de la confiance accordée à l’enfant. Au Maroc, cette surprotection se traduit souvent par une présence parentale constante, un contrôle accru du quotidien — notamment scolaire — et une difficulté à laisser l’enfant se débrouiller seul. Dans la majorité des cas, cette surprotection ne part d’aucune mauvaise intention. Bien au contraire, les parents cherchent coûte que coûte à protéger leur enfant de la souffrance, de l’échec ou des frustrations qu’eux-mêmes ont vécus. Ils aspirent ainsi à le voir en sécurité totale, réussir mieux qu’eux et grandir dans des conditions qu’ils estiment idéales. Pourtant, en cherchant à trop anticiper les difficultés, ils finissent parfois par priver l’enfant d’expériences indispensables à sa construction. En effet, grandir implique de prendre des risques mesurés, d’expérimenter et d’apprendre à surmonter des échecs et des frustrations. Ces étapes font partie des passages naturels et essentiels du développement psychologique. Elles obligent l’enfant à sortir de sa zone de confort et à confronter des situations où il peut se tromper ou échouer. À titre d’illustration, l’exemple des premiers pas est particulièrement parlant : un enfant doit tomber à plusieurs reprises avant d’apprendre à marcher. Dans ce processus, les parents doivent sécuriser l’environnement, encourager l’enfant et l’accompagner, tout en sachant lâcher prise. En effet, sans ces chutes, l’apprentissage de la marche serait tout simplement impossible.


Plus concrètement, quels sont les impacts psychologiques de la surprotection sur l’enfant ?

Avant de répondre à votre question, il est important de rappeler un principe fondamental : la réussite de l’éducation ne se mesure pas seulement à la protection que l’on offre à un enfant, mais surtout à sa capacité à devenir autonome. Éduquer un enfant, c’est préparer un adulte capable de prendre des décisions et d’en assumer les conséquences. Dans cette perspective, la surprotection va à l’encontre de cet objectif. En effet, lorsqu’un enfant reçoit constamment de l’aide pour des tâches qu’il pourrait accomplir seul, il finit par intégrer l’idée qu’il n’est pas capable sans le soutien permanent de l’adulte. Cette perception nourrit un sentiment de dépendance et favorise l’anxiété, la peur de l’échec et les difficultés à gérer les frustrations du quotidien. Ainsi, un enfant surprotégé peut hésiter à prendre la parole en classe, à essayer un nouveau sport ou à entreprendre des activités nouvelles, par crainte de se tromper ou d’être jugé. Cette fragilité s’accentue souvent à l’adolescence. D’un côté, certains jeunes développent un repli sur eux-mêmes, une dépendance affective ou une incapacité à prendre des décisions sans l’approbation des parents. De l’autre, certains peuvent réagir par une rupture brutale avec le cadre familial, cherchant à s’affirmer par des comportements à risque ou des conduites addictives, comme un recours excessif aux écrans, à l’alcool ou à d’autres substances. Dans tous les cas, l’excès de protection perturbe l’équilibre émotionnel, limite la capacité de l’enfant à affronter les défis de la vie et freine la construction progressive de son identité. En réalité, protéger trop un enfant ne le met pas à l’abri ; au contraire, cela le rend vulnérable face aux situations qu’il devra pourtant affronter seul.


Comment accompagner son enfant sans l’enfermer dans une bulle sécuritaire ?

C’est le grand défi des parents d’aujourd’hui ! Avec le développement des réseaux sociaux et l’accès constant à l’information, tous les parents — même ceux qui n’ont pas un niveau d’études élevé — sont mieux informés de ce qui se passe dans le monde. Cette meilleure information est un atout, mais elle peut aussi accroître les inquiétudes et les craintes concernant leurs enfants. En conséquence, certains parents se retrouvent dans une quête permanente de contrôle, cherchant à surveiller chaque geste ou chaque activité. Pourtant, ces stratégies sont rarement efficaces : les enfants de cette génération sont curieux, éveillés et capables d’expériences nouvelles, et une surveillance trop intrusive peut se révéler contre-productive.

Dans ce contexte, il est essentiel d’adopter quelques réflexes clés :

• Miser sur la communication : poser un cadre clair et sécurisant, tout en laissant à l’enfant une marge de liberté adaptée à son âge. La discussion et l’échange permettent de comprendre ses besoins et ses limites.

• Opter pour la proximité et la confiance : dans le contexte marocain, où la famille joue un rôle structurant, il est important de transmettre progressivement responsabilité, autonomie et confiance. Un enfant qui se sent soutenu et respecté cherchera naturellement à ne pas décevoir ses parents.

• Superviser de loin : la confiance n’exclut pas le contrôle. Il est essentiel que les parents suivent les activités de leurs enfants, mais sans créer un sentiment de surveillance constante. Pour mieux comprendre leur quotidien, ils peuvent s’appuyer sur l’école ou sur un proche de confiance qui connaît bien l’enfant, tout en respectant la confidentialité et l’indépendance de celui-ci.

• Encourager et valoriser l’enfant : il s’agit de reconnaître à la fois les efforts et les résultats, et d’accepter que l’enfant fasse des erreurs. Ces expériences sont nécessaires pour développer la confiance en soi et l’autonomie.

En résumé, l’objectif n’est pas de protéger davantage, mais de protéger de manière juste : offrir un cadre sécurisant tout en permettant à l’enfant de grandir, d’expérimenter et de devenir un adulte autonome, confiant et capable de relever les défis de la vie.
Lisez nos e-Papers