Le Matin : Comment expliquez-vous la «tramdina» ? Est-ce uniquement lié au jeûne ?
Pourquoi observe-t-on davantage de tensions dans l’espace public ?
Si la «tramdina» devient particulièrement visible dans l’espace public, ce n’est pas un hasard. La rue, les administrations, les marchés ou les axes routiers sont des lieux de concentration des contraintes sociales. Trois mécanismes complémentaires permettent d’éclairer ce phénomène :
Mohammed Houbib :
Pourquoi observe-t-on davantage de tensions dans l’espace public ?
Si la «tramdina» devient particulièrement visible dans l’espace public, ce n’est pas un hasard. La rue, les administrations, les marchés ou les axes routiers sont des lieux de concentration des contraintes sociales. Trois mécanismes complémentaires permettent d’éclairer ce phénomène :
• Une pression structurelle accrue (théorie de la tension) : Le sociologue Robert K. Merton explique, à travers sa théorie de la tension, que lorsque les attentes sociales augmentent plus vite que les ressources disponibles, une pression collective apparaît. Pendant le Ramadan, les dépenses augmentent, les invitations et obligations familiales se multiplient, tandis que le temps utile se contracte en raison du jeûne et du changement de rythme. Cette combinaison – exigences élevées, énergie réduite, temps limité – crée un terrain propice au stress. L’espace public devient alors le lieu où cette pression accumulée se décharge.
• La contagion émotionnelle dans les espaces saturés : Dès la fin du XIXᵉ siècle, Gustave Le Bon montrait que, dans une foule, les émotions circulent rapidement et s’intensifient. Dans des contextes urbains denses – embouteillages avant l’iftar, files d’attente, transports bondés – une irritation individuelle peut être amplifiée par mimétisme. Une remarque brusque, un geste impatient, et la tension devient collective. L’espace public agit alors comme une caisse de résonance émotionnelle.
• L’affaiblissement des mécanismes d’inhibition (fatigue décisionnelle) : Les recherches contemporaines en psychologie sociale sur la fatigue décisionnelle montrent que lorsque les ressources cognitives diminuent, la capacité d’inhibition s’affaiblit. En période de jeûne, les individus doivent continuellement réguler leurs comportements – contrôler leur faim, ajuster leur emploi du temps et maintenir leurs performances professionnelles. Cette autorégulation constante épuise les ressources mentales. Résultat : les «filtres sociaux» qui tempèrent habituellement l’agressivité fonctionnent moins efficacement, surtout dans des situations de friction quotidienne.
En somme, l’espace public concentre les contraintes, amplifie les émotions et expose la fragilité des mécanismes d’autorégulation. Ce n’est donc pas seulement le jeûne qui produit la tension, mais l’interaction entre pression sociale, densité urbaine et fatigue cognitive.
Quel rôle jouent les conditions de travail et la pression économique ?
Dans des villes comme Casablanca ou Rabat, la «tramdina» s’inscrit dans une tension plus large, presque structurelle : celle qui oppose l’économie moderne à la temporalité religieuse. La sociologie du travail montre que l’intensification des rythmes professionnels accroît la charge mentale et réduit les marges de récupération. Or, le Ramadan ne suspend pas l’activité économique ; il en reconfigure le tempo sans en alléger les exigences. Les horaires sont compressés, les délais restent serrés, la productivité demeure attendue, alors même que l’énergie physiologique diminue. Ce décalage entre performance exigée et ressources disponibles crée une fragilité invisible mais réelle.
À cette pression organisationnelle s’ajoute le facteur économique. Les recherches en économie comportementale indiquent que l’insécurité financière mobilise une part importante des ressources cognitives, diminuant la capacité de recul et augmentant la réactivité émotionnelle. Lorsque le budget est sous tension – dépenses accrues, charges fixes, attentes sociales – la tolérance à la frustration se réduit mécaniquement. Ainsi, la «tramdina» ne peut être interprétée comme un simple défaut individuel ou un manque de maîtrise de soi. Elle apparaît plutôt comme le symptôme d’un système global sous pression, où contraintes économiques, exigences professionnelles et temporalité spirituelle coexistent sans toujours s’harmoniser.
Peut-on parler d’une normalisation sociale de la colère ?
On peut effectivement parler d’un mécanisme de justification symbolique. L’expression «il est à jeun» fonctionne comme une explication socialement recevable, presque automatique. Elle permet de contextualiser le comportement et d’en atténuer la portée morale. Les théories des normes sociales montrent que lorsqu’un comportement est interprété comme lié à une circonstance exceptionnelle, la sanction sociale tend à diminuer. Il ne s’agit évidemment pas d’une légitimation de la violence, mais d’un élargissement ponctuel du seuil de tolérance face à l’irritabilité. Autrement dit, certains écarts sont perçus comme provisoires et compréhensibles. Il en résulte une forme de suspension partielle des attentes ordinaires en matière de patience et de civilité. Cette indulgence collective, même implicite, contribue à installer le phénomène dans le temps : parce qu’il est anticipé, expliqué et partiellement excusé, il tend à se reproduire de manière saisonnière.
Quels leviers pour transformer cette dynamique ?
Si la «tramdina» est multifactorielle, la réponse ne peut être fragmentaire ; elle doit être systémique et agir simultanément sur plusieurs niveaux.
• Au niveau éducatif, en renforçant les compétences émotionnelles :
Il s’agit d’intégrer, dès le plus jeune âge, l’apprentissage de l’intelligence émotionnelle et de l’autorégulation. Savoir identifier une frustration, différer une réaction, verbaliser une tension plutôt que l’exprimer par l’agressivité sont des compétences qui se construisent. Les travaux de Martin Seligman en psychologie positive rappellent que la régulation émotionnelle n’est pas un trait inné, mais une aptitude qui se développe et constitue un pilier du bien-être durable.
• Au niveau organisationnel, en ajustant les environnements :
Une réflexion sur l’adaptation des rythmes de travail pendant le Ramadan apparaît essentielle : meilleure répartition des horaires, anticipation des pics d’activité, aménagement des délais. De même, l’amélioration de la gestion des flux urbains à l’approche de l’iftar – transports, circulation, services publics – permettrait de réduire les situations de friction où la tension s’accumule et se manifeste.
• Au niveau symbolique, avec une reconfiguration de la représentation du jeûneur :
Le Ramadan véhicule un idéal de patience et de maîtrise de soi. Il importe de réaffirmer cette dimension dans l’espace public : le jeûneur n’est pas celui qui subit la frustration avec irritabilité, mais celui qui transforme la contrainte en exercice de contrôle de soi. Redonner centralité à cette figure contribue à modifier les normes implicites de tolérance à l’irritabilité.
En ce sens, le Ramadan peut devenir un véritable laboratoire social de résilience collective : non pas un moment où les tensions se relâchent sans filtre, mais un temps d’apprentissage partagé de la maîtrise émotionnelle et de la solidarité.
En somme, l’espace public concentre les contraintes, amplifie les émotions et expose la fragilité des mécanismes d’autorégulation. Ce n’est donc pas seulement le jeûne qui produit la tension, mais l’interaction entre pression sociale, densité urbaine et fatigue cognitive.
Quel rôle jouent les conditions de travail et la pression économique ?
Dans des villes comme Casablanca ou Rabat, la «tramdina» s’inscrit dans une tension plus large, presque structurelle : celle qui oppose l’économie moderne à la temporalité religieuse. La sociologie du travail montre que l’intensification des rythmes professionnels accroît la charge mentale et réduit les marges de récupération. Or, le Ramadan ne suspend pas l’activité économique ; il en reconfigure le tempo sans en alléger les exigences. Les horaires sont compressés, les délais restent serrés, la productivité demeure attendue, alors même que l’énergie physiologique diminue. Ce décalage entre performance exigée et ressources disponibles crée une fragilité invisible mais réelle.
À cette pression organisationnelle s’ajoute le facteur économique. Les recherches en économie comportementale indiquent que l’insécurité financière mobilise une part importante des ressources cognitives, diminuant la capacité de recul et augmentant la réactivité émotionnelle. Lorsque le budget est sous tension – dépenses accrues, charges fixes, attentes sociales – la tolérance à la frustration se réduit mécaniquement. Ainsi, la «tramdina» ne peut être interprétée comme un simple défaut individuel ou un manque de maîtrise de soi. Elle apparaît plutôt comme le symptôme d’un système global sous pression, où contraintes économiques, exigences professionnelles et temporalité spirituelle coexistent sans toujours s’harmoniser.
Peut-on parler d’une normalisation sociale de la colère ?
On peut effectivement parler d’un mécanisme de justification symbolique. L’expression «il est à jeun» fonctionne comme une explication socialement recevable, presque automatique. Elle permet de contextualiser le comportement et d’en atténuer la portée morale. Les théories des normes sociales montrent que lorsqu’un comportement est interprété comme lié à une circonstance exceptionnelle, la sanction sociale tend à diminuer. Il ne s’agit évidemment pas d’une légitimation de la violence, mais d’un élargissement ponctuel du seuil de tolérance face à l’irritabilité. Autrement dit, certains écarts sont perçus comme provisoires et compréhensibles. Il en résulte une forme de suspension partielle des attentes ordinaires en matière de patience et de civilité. Cette indulgence collective, même implicite, contribue à installer le phénomène dans le temps : parce qu’il est anticipé, expliqué et partiellement excusé, il tend à se reproduire de manière saisonnière.
Quels leviers pour transformer cette dynamique ?
Si la «tramdina» est multifactorielle, la réponse ne peut être fragmentaire ; elle doit être systémique et agir simultanément sur plusieurs niveaux.
• Au niveau éducatif, en renforçant les compétences émotionnelles :
Il s’agit d’intégrer, dès le plus jeune âge, l’apprentissage de l’intelligence émotionnelle et de l’autorégulation. Savoir identifier une frustration, différer une réaction, verbaliser une tension plutôt que l’exprimer par l’agressivité sont des compétences qui se construisent. Les travaux de Martin Seligman en psychologie positive rappellent que la régulation émotionnelle n’est pas un trait inné, mais une aptitude qui se développe et constitue un pilier du bien-être durable.
• Au niveau organisationnel, en ajustant les environnements :
Une réflexion sur l’adaptation des rythmes de travail pendant le Ramadan apparaît essentielle : meilleure répartition des horaires, anticipation des pics d’activité, aménagement des délais. De même, l’amélioration de la gestion des flux urbains à l’approche de l’iftar – transports, circulation, services publics – permettrait de réduire les situations de friction où la tension s’accumule et se manifeste.
• Au niveau symbolique, avec une reconfiguration de la représentation du jeûneur :
Le Ramadan véhicule un idéal de patience et de maîtrise de soi. Il importe de réaffirmer cette dimension dans l’espace public : le jeûneur n’est pas celui qui subit la frustration avec irritabilité, mais celui qui transforme la contrainte en exercice de contrôle de soi. Redonner centralité à cette figure contribue à modifier les normes implicites de tolérance à l’irritabilité.
En ce sens, le Ramadan peut devenir un véritable laboratoire social de résilience collective : non pas un moment où les tensions se relâchent sans filtre, mais un temps d’apprentissage partagé de la maîtrise émotionnelle et de la solidarité.
