Pour le Dr Yassine El Yattioui, enseignant-chercheur à l’Université Lumière Lyon II et secrétaire général du centre NejMaroc, la première conséquence visible est d’ordre géopolitique. La polarisation internationale contraint les États à clarifier leurs positionnements. En affichant sa solidarité avec les monarchies du Golfe visées par les frappes, Rabat consolide un axe diplomatique et économique structurant, ces pays étant des investisseurs majeurs et des partenaires sécuritaires de premier plan. Dans le même temps, la convergence de vues avec les États-Unis sur la stabilité régionale renforce une coopération déjà dense. Mais cet alignement exige une gestion fine des équilibres, dans un contexte où d’autres puissances, à commencer par la Chine, entretiennent des liens étroits avec Téhéran. L’Union européenne, préoccupée par la sécurité de ses approvisionnements, pourrait quant à elle intensifier son intérêt stratégique pour le Maroc, notamment dans les domaines énergétique et industriel, confortant le rôle du Royaume comme pôle de stabilité au sud de la Méditerranée.
L’impact le plus immédiat demeure toutefois économique. La hausse des cours du pétrole et du gaz, alimentée par les tensions autour du détroit d’Ormuz, expose directement notre pays qui importe l’essentiel de ses besoins énergétiques. Dr El Yattioui signale qu’un maintien durable des prix à des niveaux élevés alourdirait la facture énergétique, accentuerait les pressions sur le déficit commercial et raviverait le risque inflationniste. L’énergie, faut-il le rappeler, irrigue l’ensemble du tissu productif : transport, industrie, agriculture et services répercutent progressivement la hausse des coûts sur les prix finaux. Si des mécanismes budgétaires peuvent atténuer le choc à court terme, leur mobilisation pèse sur les finances publiques. À plus long terme, tempère l’expert, cette conjoncture pourrait néanmoins accélérer la transition vers les énergies renouvelables, en renforçant la compétitivité relative des projets solaires et éoliens déjà engagés.
Les chaînes logistiques constituent un autre point de vigilance. Les perturbations maritimes, les reroutages et l’augmentation des primes d’assurance entraînent des délais plus longs et des coûts supplémentaires pour les importations comme pour les exportations. Dans une économie fortement intégrée aux circuits mondiaux, ces surcoûts peuvent affecter la compétitivité de secteurs clés, notamment l’automobile, dont la production dépend de flux réguliers de composants internationaux. Si ces tensions se prolongent, leurs effets pourraient dépasser la conjoncture et peser durablement sur la structure des échanges extérieurs, alerte M. El Yattioui. Les répercussions indirectes ne sont pas à négliger non plus, qu’il s’agisse d’éventuelles pressions sur les transferts des Marocains résidant dans les pays du Golfe, ou encore des risques accrus dans le domaine cyber dans un contexte de digitalisation avancée des infrastructures et des services publics.
Dans ce contexte de fortes incertitudes, une série de questions s’impose pour le Maroc. Quelle marge de manœuvre diplomatique le Royaume conserve-t-il entre ses partenaires du Golfe, Washington, Bruxelles et Pékin ? Jusqu’à quel point la flambée des prix de l’énergie peut-elle raviver les tensions inflationnistes et peser sur le pouvoir d’achat ? Les perturbations logistiques risquent-elles d’affecter durablement la compétitivité de secteurs stratégiques ? Les transferts des Marocains établis dans le Golfe pourraient-ils, eux aussi, subir les contrecoups d’une instabilité prolongée ? Et, en toile de fond, quels scénarios internationaux se dessinent et comment Rabat peut-il adapter sa stratégie pour renforcer sa résilience ? Éléments de réponse avec le Dr Yassine El Yattioui.
Entretien avec l’enseignant-chercheur à l'Université Lumière Lyon II, secrétaire général et chercheur associé à NejMaroc : Centre marocain de recherche sur la globalisation
Dr Yassine El Yattioui : «Une déstabilisation prolongée du Golfe pourrait affecter les transferts financiers des diasporas marocaines travaillant dans ces pays»
Le Matin : Comme vous le savez, le Maroc est intégré dans plusieurs alliances stratégiques et un conflit régional pourrait redessiner les équilibres diplomatiques. En quoi l’escalade actuelle au Moyen-Orient pourrait-elle modifier la position géopolitique du Maroc, notamment dans ses relations avec les pays du Golfe, les États-Unis et l’Union européenne ?
Yassine El Yattioui : Les frappes coordonnées menées contre des installations stratégiques en Iran et la riposte balistique visant plusieurs capitales du Conseil de coopération du Golfe ont entraîné une polarisation accrue dans la scène politique internationale. Dans ce contexte, Rabat, qui entretient des partenariats politiques, économiques et militaires étroits avec l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, le Bahreïn et le Koweït, a publiquement condamné les frappes iraniennes contre ces États, réaffirmant son attachement au respect de la souveraineté territoriale. Cette prise de position consolide son alignement avec les monarchies du Golfe, partenaires majeurs en matière d’investissements directs, de transferts financiers et de coopération sécuritaire avec le Royaume. Les flux d’investissements en provenance de ces pays représentent ces dernières années plusieurs milliards de dollars cumulés dans les secteurs immobilier, énergétique et touristique marocains. Toute ambiguïté diplomatique aurait exposé Rabat à un risque de contraction de ces engagements.
Parallèlement, la relation avec les États-Unis se trouve mécaniquement renforcée par la convergence d’analyse sur la stabilité régionale. Les communiqués publiés à Washington entre les 1er et 3 mars 2026 insistent sur la nécessité de contenir toute extension du conflit et saluent le soutien diplomatique des partenaires stratégiques. Le Maroc, bénéficiaire d’exercices militaires conjoints réguliers et d’un statut privilégié dans la coopération sécuritaire bilatérale, peut tirer parti de ce contexte pour consolider son rôle de partenaire fiable en Afrique du Nord. Toutefois, un alignement trop explicite comporte un coût potentiel : il expose le Royaume à des tensions accrues avec les acteurs favorables à l’Iran, dont la Chine qui est le partenaire privilégié de Téhéran pour une souveraineté énergétique à bas coût : 90% des exportations iraniennes partent en direction de la République populaire de Chine...
L’escalade actuelle au Moyen-Orient place Rabat dans une posture d’équilibriste. Elle lui offre l’opportunité de consolider sa crédibilité auprès des monarchies du Golfe et de Washington, ne pas troubler Pékin et ses envies grandissantes d'intensifier le partenariat économique avec le Maroc, tout en renforçant son attractivité stratégique auprès de l’Union européenne. Tout ce corpus géostratégique exige une gestion fine des équilibres internes et régionaux afin d’éviter que la solidarité diplomatique affichée ne se traduise par une exposition excessive aux rivalités interétatiques.
Même éloigné géographiquement, le Maroc reste concerné par les dynamiques sécuritaires transnationales. Existe-t-il un risque d’impact sécuritaire indirect pour le Maroc, que ce soit en matière de radicalisation, de cybermenaces ou de tensions régionales élargies ?
En effet, même éloigné du théâtre immédiat des hostilités, le Maroc demeure exposé aux dynamiques sécuritaires transnationales susceptibles de découler de l’escalade au Moyen-Orient. Les événements du 28 février 2026 ont provoqué une intensification des discours polarisés sur les réseaux sociaux et dans certaines sphères militantes régionales. Les services de veille stratégique ont relevé une augmentation notable des contenus numériques relayant des narratifs de confrontation confessionnelle et de mobilisation idéologique. Dans un environnement où la jeunesse marocaine est fortement connectée, avec un taux de pénétration d’internet supérieur à 90%, la circulation accélérée de ces discours peut créer un terrain favorable à la radicalisation marginale, notamment parmi des individus socialement fragilisés dans les pôles urbains du Royaume.
Le risque ne réside pas tant dans une mobilisation massive que dans la résurgence de micro-réseaux idéologiques susceptibles d’exploiter le conflit pour légitimer des actions violentes ou des tentatives de recrutement. L’expérience des crises régionales antérieures montre que les périodes de forte polarisation identitaire favorisent l’émergence de dynamiques d’autoradicalisation. Toutefois, le Maroc dispose d’une architecture institutionnelle robuste en matière de prévention, combinant encadrement religieux centralisé, coopération internationale et dispositifs de renseignements spécialisés. Les indicateurs sécuritaires ne signalent pas de menace imminente, mais ils soulignent la nécessité d’une vigilance accrue.
Pour le Maroc, dont la transformation numérique progresse rapidement, avec une digitalisation croissante des services publics et du secteur bancaire, une cyberattaque d’ampleur pourrait perturber significativement l’activité économique et la confiance des usagers : le récent piratage des comptes de la CNSS en est une illustration parfaite. La sécurisation des réseaux électriques, portuaires et aéroportuaires devient donc un impératif stratégique dans un contexte de tensions prolongées.
Quelles sont les implications potentielles de ce conflit sur l’économie marocaine ? Dans quelle mesure une escalade du conflit avec l’Iran pourrait-elle provoquer une hausse durable des prix du pétrole et du gaz, et quel serait l’impact direct sur l’inflation au Maroc ?
Pour le Maroc, importateur net d’hydrocarbures couvrant plus de 90% de ses besoins énergétiques par des achats extérieurs, une telle hausse se traduit mécaniquement par une augmentation de la facture énergétique. En 2025, celle-ci représentait déjà plusieurs milliards de dollars, soit une part substantielle du déficit commercial. Une hausse durable de 10 à 15 dollars par baril pourrait alourdir cette facture de plusieurs centaines de millions de dollars sur une année, accentuant les pressions sur les réserves en devises et sur la balance courante.
L’impact inflationniste serait direct et indirect. Direct, car l’augmentation des prix des carburants se répercute sur les coûts de transport et sur les prix à la pompe. Indirect, car l’énergie constitue un intrant transversal pour l’industrie, l’agriculture et les services. Une élévation persistante des coûts logistiques se diffuse progressivement dans l’indice des prix à la consommation. Si les cours restaient au-dessus de 90 dollars pendant plusieurs mois, un risque d’inflation avec un effet cumulatif sur le pouvoir d’achat des ménages se développeront.
La marge de manœuvre budgétaire constitue un facteur déterminant. Le gouvernement peut amortir partiellement le choc par des mécanismes de compensation ciblée ou par une modulation fiscale temporaire, mais ces mesures ont un coût budgétaire. À long terme, la crise pourrait néanmoins accélérer la transition énergétique nationale. Le Maroc a investi massivement dans les énergies renouvelables au cours de la dernière décennie, visant une part supérieure à 50% de consommation verte d'ici 2030. Une hausse durable des prix fossiles renforce la rentabilité relative des projets solaires et éoliens et pourrait attirer davantage de capitaux européens et internationaux désireux de sécuriser des approvisionnements décarbonés.
Le Maroc est-il exposé à des perturbations dans les chaînes logistiques internationales ou commerciales du fait de ce conflit ? Pourrait-il subir des perturbations dans ses échanges commerciaux, notamment via les routes maritimes stratégiques, et quels secteurs seraient les plus vulnérables ?
Dans ce contexte, la vulnérabilité du Maroc à ces perturbations des chaînes logistiques résulte non seulement de son intégration croissante dans les circuits commerciaux mondiaux, mais aussi de la structure même de ses échanges extérieurs. À la fin janvier 2026, le déficit commercial marocain s’était déjà accentué, atteignant 25,51 milliards de dirhams contre 24,28 milliards en 2025, reflétant une dynamique où les importations progressent plus rapidement que les exportations.
L’interruption ou l’allongement des routes maritimes porte un triple impact sur ces échanges. Premièrement, la suspension du transit dans le Golfe et autour du Détroit d’Ormuz a engendré des retards importants et des surcoûts logistiques pour les lignes maritimes. Des transporteurs majeurs comme Maersk et MSC ont suspendu leurs traversées dans la région, redirigé des navires et parfois interrompu des services pour des ports clients afin de réduire les risques pour leurs équipages et leurs cargaisons. Ces reroutages obligatoires impliquent des trajectoires plus longues, notamment autour du Cap de Bonne-Espérance en Afrique du Sud, ce qui ajoute jusqu’à 30% de durée de navigation supplémentaire comparée à la route via le canal de Suez. Cette extension de parcours se traduit par des coûts d’exploitation nettement plus élevés, alimentés par la hausse du prix du carburant, les assurances maritimes intensifiées et les surcharges dites «war risk». Les primes d’assurance ont augmenté spectaculairement : certains opérateurs alertent sur des hausses de plus de 50% des coûts de couverture des navires dans les zones à risque, ce qui se répercute sur les prix finaux des conteneurs et des marchandises transportées.
De plus, la crise redessine les hubs maritimes et logistiques régionaux. Les ports émiratis tels que Jebel Ali, traditionnellement des plaques tournantes entre l’Asie, l’Afrique et l’Europe, subissent congestion et désorganisation des flux, ce qui a un effet domino sur la connectivité portuaire mondiale. Comme ces hubs servent souvent de points d’interconnexion pour les exportations marocaines, qu’il s’agisse de textiles ou d’agroalimentaire, leur ralentissement freine la fluidité des exportations et peut réduire la compétitivité des produits marocains sur les marchés lointains.
Certains secteurs se trouvent plus exposés que d’autres. Celui de l’automobile marocain, très implanté au sein du port de Tanger Med et intensément lié à des réseaux mondiaux intégrés, voire dépendant de composants provenant d’Asie, voit l’augmentation des délais d’approvisionnement pour des pièces clés affecter la dynamique de production... Cette perturbation logistique s’inscrit dans un ensemble de défis qui pèsent déjà sur la structure commerciale du Maroc. La croissance du déficit commercial, la dépendance à certaines matières premières importées et l’augmentation des coûts de fret participent à une fragilisation potentielle de la balance commerciale. Par ailleurs, plus les perturbations s’allongent, plus la zone Europe-Afrique du Nord se trouve contrainte d’anticiper des délocalisations partielles de chaînes de valeur ou de revoir ses inventaires de sécurité, avec pour conséquence des coûts de stockage accrus et des stratégies de diversification logistique plus coûteuses. Ces impacts ne sont pas uniquement techniques ou temporaires, mais peuvent se traduire par des effets de structure sur les coûts, les compétitivités sectorielles et la position commerciale extérieure du pays, exigeant des mesures d’ajustement stratégique et une anticipation accrue des risques logistiques.
Peut-on anticiper un impact indirect sur le tourisme ou sur les transferts des Marocains résidant à l’étranger en cas de tensions géopolitiques prolongées ?
Il ne faut pas oublier qu'une déstabilisation prolongée du Golfe pourrait affecter les transferts financiers des diasporas marocaines travaillant dans ces pays. À titre d'illustration, plusieurs dizaines de milliers de Marocains résident dans les monarchies du Golfe, notamment en Arabie saoudite (environ 50.000 ressortissants) et aux Émirats arabes unis (près de 40.000). En 2023, ces communautés des deux pays ont concentré à elles seules près de 15% des transferts de devises des Marocains résidant à l’étranger (MRE), pour un montant avoisinant 17 milliards de dirhams par an.
À titre comparatif, la diaspora marocaine en Espagne, dix fois plus nombreuse que la diaspora présente à Riyad et à Abou Dhabi, environ 900.000 ressortissants, a généré un volume de transferts estimé à 14 milliards de dirhams annuels. Ces données mettent en évidence une contribution financière proportionnellement plus élevée des Marocains établis dans les États du Golfe, malgré un effectif démographique nettement inférieur à celui de la communauté marocaine en Espagne. Ainsi, toute contraction de l’activité économique locale ou toute instabilité sécuritaire pourrait se traduire par une baisse des remises de fonds, qui constituent une source importante de devises.
Quels scénarios géopolitiques globaux pourraient émerger de cette crise et comment pourraient-ils influencer la stratégie internationale du Maroc ?
L’absence d’une désescalade diplomatique durable conduit à une guerre d’attrition prolongée impliquant non seulement l’Iran, mais aussi des groupes étatiques et non étatiques alignés dans la région impliquant les minorités chiites d'Irak, de Syrie, du Liban et du Yémen. L’impact immédiat serait une persistance de la fermeture effective du Détroit d'Ormuz, avec des lignes maritimes bloquées ou fortement perturbées. Les conséquences seraient une réorientation durable des flux énergétiques et commerciaux, une multiplication des coalitions militaires régionales et une intensification des rivalités entre puissances globales. Pour Rabat, ce scénario nécessiterait une stratégie d’adaptation où la sécurité énergétique avec une priorisation de l'orientation de sa diplomatie en Amérique latine où l'influence marocaine est encore sous-exploitée.
Une seconde trajectoire envisage une diminution progressive des tensions via des canaux diplomatiques de médiation. Dans ce cas, bien que les routes maritimes ne soient pas immédiatement rétablies à pleine capacité, des accords de sécurité pour garantir la libre circulation des marchandises pourraient être institués. Une telle normalisation partielle atténuerait les pressions sur les chaînes logistiques internationales et pourrait stabiliser les marchés énergétiques. Pour le Maroc, ce scénario représenterait une fenêtre pour accélérer son insertion dans des architectures économiques régionales et globales renforcées, par exemple via des accrédités de coopération avec des marchés émergents en Asie et des initiatives de connectivité économique euro-africaine. Cela permettrait également à Rabat de capitaliser sur sa position géographique et sur ses infrastructures comme le port de Tanger Med pour devenir un hub encore plus central pour le commerce entre l’Afrique, l’Europe et l’Asie.
